UNE PRÉCIEUSE SURPRISE
Hier, alors que j’écoutais Mariane de Castro et que je terminais d’organiser le restaurant, un monsieur français — déjà d’un certain âge — est entré, a commandé une moqueca de daurade et, en dessert, une cocada.
Le meilleur a été son commentaire à la fin : « Une précieuse surprise. »
Cet épisode m’a amené à réfléchir à la manière dont nos institutions construisent — ou ne construisent pas — l’image de la cuisine brésilienne à l’étranger. Il ne s’agit pas seulement d’un manque de vision stratégique tournée vers le tourisme, mais aussi de l’absence d’un regard plus profond sur l’imaginaire que nos cuisines traditionnelles portent. La Bahia, par exemple, avec sa force afro-diasporique, ou encore la région Nord, avec ses racines afro-indigènes, offrent des récits beaucoup plus riches et durables que le stéréotype répété du churrasco et de la feijoada.
Cela nous conduit à une autre question : notre conception du patrimoine. Il semble que le patrimoine n’existe que lorsqu’il s’agit de bâtiments ou d’œuvres d’art. Mais qu’en est-il du patrimoine vivant ? Le chant du pilon, l’odeur de l’huile de dendê dans l’air, la fabrication de la farine dans la cour, la fête du jour du saint… tout cela est aussi mémoire, tout cela est aussi héritage. Plus encore : c’est de l’affect. Sans cette reconnaissance, nous risquons de figer la cuisine traditionnelle comme une pièce de musée, au lieu de la laisser vivante, vibrante et transmise de main en main.
Lors d’une conversation avec Axel Mbecha, il a souligné que préserver, c’est aussi raconter les histoires et valoriser celles et ceux qui les maintiennent vivantes. Cette affirmation m’a profondément traversé.
En tant que Bahianais, je constate que notre cuisine est souvent traduite à l’étranger de manière superficielle — réduite au churrasco ou à la feijoada — alors qu’en réalité, c’est en Bahia que l’on trouve l’un des patrimoines alimentaires les plus sophistiqués et les plus vivants du Brésil. L’acarajé qui traverse les siècles, l’huile de dendê qui porte la mémoire des rituels, les feuilles et les jardins qui soutiennent les communautés : tout cela compose un récit bien plus puissant et durable. Montrer cette Bahia au monde, c’est affirmer que notre cuisine n’est pas seulement saveur, mais aussi temps, résistance et avenir.
Il est peut-être temps de changer de perspective : montrer que le Brésil n’est pas seulement un plat. C’est un territoire, des gens, du temps. Et que notre cuisine, lorsqu’elle est racontée pour de vrai, est une conversation sur l’avenir.
Artigo publicado na Parismach na ocasião do Festival do Kos-kos em Marselle
@charoth10
#elcocineroloko

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